Mise à mort du cerf sacré ( The killing of a sacred deer )

Lucas DEVICENTE MACHILLOT, Bogota   

 

Pour rentrer dans le bain, le film “ La mise à mort du cerf sacré” est un film écrit et réalisé par Yorgos Lanthimos, et compte pour acteurs Nicole Kidman ( Les Autres), Colin Farrel (Animaux Fantastiques), ainsi que Barry Keoghan ( Dunkerque). 

 

Ce thriller psychologique cherche bien évidemment à nous mettre constamment dans le malaise, que ce soit par la manière avec laquelle sont écrits l’histoire et les dialogues, le jeu des acteurs ou encore les techniques d’images. Je suis un grand fan de ce genre, et il me faut avouer que je ne suis pas rentré dans la salle de cinéma sans de grandes expectatives: tout avait l’air de promettre: plusieurs critiques affirmaient que ce réalisateur grec avait réussi à imprimer des images assez perturbantes sous les paupières de tous ceux qui l’avaient vu, les couleurs et les techniques visuelles montrées dans la bande annonce semblaient vraiment vouloir créer un style propre et unique, et ses nombreux prix ainsi que sa participation au festival de Cannes ne me faisaient qu’avoir envie de sauter en salle et passer un bon moment. Pourtant, ce film ne m’a réellement pas impressionné, et ce qui était une promesse de dégustation est devenu d’une certaine manière une déception.

 

Steven Murphy est un chirurgien cardiovasculaire marié avec Anna, et a une grande fille de quinze ans ainsi qu’un fils d’une dizaine d’années. Il commence une étrange amitié avec Martin, un jeune garçon de seize ans qui a perdu son père lors d’un accident… Mais le déroulement de l’histoire prend une tournure étrange et sinistre, causé par les troubles et erreurs du passé.

 

 

Bien sûr, ce long métrage n’a certainement pas que des points négatifs, il me semble donc bon de commencer par quelque chose qui m’a largement plu: le jeu des acteurs. Malgré mon doute sur l’effet qu’ils auraient dû créer sur le public, Nicole Kidman et Colin Farrel font, comme le montrent de nombreuses critiques, un travail très performant. Mais il me semble injuste ne pas mentionner Barry Keoghan. Ce jeune homme est réellement très fort, et je suis sûr de le revoir les prochaines années jouant des rôles importants dans le cinéma américain. Son rôle en tant que Martin comportait de nombreuses difficultés, notamment celles de garder un personnage “froid”, timide, qui ne cherche pas à se faire remarquer et malade, tout en étant à la fois quelqu’un de violent, plein de haine cachée, et qui plus tard devient l’axe central de narration. Pour mieux m’expliquer: Barry Keoghan joue de manière remarquable un personnage qui d’un côté est vidé de toute importance au sein de la société et de sentiment, mais qui d’autre part est la pièce clé de tout le film. Malgré sa froideur, ce personnage laisse tout le film une curiosité grandir en nous, et peu à peu nous laisse remarquer à travers ses mouvements et son regard une haine et une humanité (même si ce n’est pas une humanité amoureuse) éclatante.

 

Chez les acteurs, il y a quand même quelque chose à redire. Ce n’est pas exactement leurs aptitudes qui m’ont gêné pendant le film, mais le rôle qu’ils devaient jouer. Je m’explique. Le réalisateur, afin de créer un effet de gêne chez le spectateur, a voulu créer des personnages ayant un comportement hors du réel: ils sont froids, ont des réactions peu humaines, et maintiennent un discours qui ne se tient apparemment que par l’habitude et par les obligations qui existent lorsque l’on vit en société. Cela pourrait être un effet intéressant, mais crée dès le début une ambiance distante avec l’audience. Dû entre autres à ceci, je n’ai pas vraiment accroché à l’histoire, et c’est le genre de film avec lequel on s’ennuie profondément si on n’accroche pas: ce genre maintient normalement une tension immense sans jamais vraiment se livrer à la terreur, et c’est ce qui le différencie du genre de terreur classique ou actuel: il n’y a pas vraiment de situations horrifiques, mais des situations perturbantes, et l’on installe l’horreur en montrant comment peu à peu la folie ou le sadisme rentre au plus profond du personnage ( auquel on est normalement attaché) ainsi que la manière dont il dégénère en emportant l’histoire avec lui. Dans ce genre, ce n’est pas un animal d’un autre monde, une poupée ou une cabane qui font que l’on s’accroche violemment au siège. Ici, c’est l’homme cru qui perd le fil conducteur habituel, et qui finit par nous horrifier. Un grand film de ce genre est bien sûr Grave (de Julia Ducorneau), un long métrage français qui est à mon goût exquis, excellent. Il est dispo sur Netflix, et s’appelle à l’étranger Raw. (Il faut absolument que vous le regardiez).

Un point sur lequel il faut que je m’arrête est bien sûr l’esthétique du film. Pour le coup, elle est bien réussie. À commencer par la crudité du corps humain. Dès les premières secondes, on passe directement à un plan plongeant dans un cœur en pleine chirurgie. C’est rose, plein de sang, ça bouge. C’est assez représentatif du “genre” duquel je viens de parler. On nous montre un tout nouvel homme (son “intérieur”) mais qui d’autre part est le vrai. Le réalisateur ne prend pas peur de nous montrer à l’image un homme sans la couverture qui le couvre normalement. Pas seulement en montrant un cœur à moitié ouvert: cette identité s’inscrit dans certaines réactions ou comportements des personnages. Je n’ai pas vraiment envie de mentionner les cinq ou six scènes qui m’ont touché afin de ne pas spoiler au cas où vous aimeriez le voir, mais j’ai aimé. Un autre point sur l’esthétique est la palette de couleur: c’était bien. Des bleus clairs accompagnants à merveille l’état d’esprit du film, avec certains plans tournant vers des oranges parfois surexposés très bien calculés. Les peu de fois où j’ai réussi à connecter, ce fut grâce au maniement des couleurs: à deux ou trois reprises, le récit tombe dans une ambiance chaude qui se distancie nettement des bleus habituels. La peur et le distancement sont signés par les bleus et les roses, les sentiments de famille et d’amitié sont dessinés par l’orange et la lumière du soleil. Il y a certainement plusieurs autres choses à redire sur ces couleurs, mais elles créent une identité forte qui apparaît dès sur l’affiche.

D’autre part, la direction des plans est un autre point sur lequel je n’ai pas accroché. Le réalisateur maintient constamment une distance assez grande entre la caméra et les personnages visés. Il utilise quasiment tout le temps des plans généraux, des plans d’ensemble et parfois des plans américains (presque jamais les images ne s’approchent à l’expression et aux sentiments, encore une fois). C’est un effet qui marche peu de fois lors du film. De plus, lorsque le docteur ou les patients marchent à l’hôpital, on observe des plans séquences avec des mouvements très précis qui se baladent à vitesse constante derrière eux dans des couloirs presque parfaitement symétriques, ce qui m’a rapidement rappelé “The Shining” ainsi que “2001, Odyssée de l’Espace”, tous deux réalisés par Santley Kubrick. L’effet n’est pas du tout le même. Il le reprend environ 5 fois au cours de son œuvre, et il m’est inutile de nier que ces moments étaient souvent sans but réel, et ne produisaient, à partir de la quatrième fois, aucun effet.

Un plan qui m’a surpris a été celui du fils s’étalant à l’hôpital. C’est une plongée vue de très haut, avec un mouvement de caméra qui nous donne l’impression de réellement y être. La veste jaune et les pantalons rouges contrastent avec le bleu et le gris de l’hôpital. Il tombe violemment, et pour une fois dans le film j’ai senti un frisson très dense, sans que rien de gore ne s’affiche à l’écran. J’applaudis sincèrement cette scène.

Pour finir, peut-être que ce film a réellement eu un bon effet chez d’autres, et qu’il a su réveiller des sentiments et les faire rentrer profondément dans l’histoire. En tout cas, malgré de nombreux points positifs, il m’a d’une certaine manière déçu. J’arriverais même à dire que ce sont des images violentes et parfois perturbatrices mises dans le film sans un propos narratif, sentimental ou filmique. Elles sont justes là pour s’inscrire dans le genre de la terreur psychologique. Pourtant, j’attends toujours beaucoup les prochaines œuvres du réalisateur, ainsi que du jeu d’acteurs de Barry Keoghan. N’hésitez pas à le voir si vous en avez l’opportunité, peut-être aurez-vous un avis différent…

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