Dossier spécial dixième anniversaire 2009-2018

   Dix ans en Amérique : Mexique 

 

Chloé Palacios et Natalia Martinez, élèves de Terminale, Mexico

 

La mort, synonyme de censure

Au Mexique, les assassinats de journalistes deviennent monnaie courante et ces crimes restent en grande majorité impunis.

 

Le lundi 15 mai 2017, à midi, Javier Valdez Cárdenas est assassiné devant les locaux de son journal Ríodoce, à Culiacán, dans l’État de Sinaloa. Il couvrait notamment la guerre de succession au sein du cartel de Sinaloa depuis l’extradition vers les États-Unis en janvier 2017  du narcotrafiquant Joaquín Guzmán, dit El Chapo. Au Mexique, la lutte contre les cartels cause la mort de deux à trois personnes par jour. Considérée comme la capitale du narcotrafic, Culiacán est l’une des villes les plus dangereuses du pays pour les journalistes qui constituent une cible privilégiée pour les narcotrafiquants.

Javier Valdez savait ce qu’il faisait et était conscient d’être en danger mais souhaitait poursuivre son travail d’investigation, relate la femme du journaliste à la suite de son assassinat. Dans Ríodoce, il racontait en détail la vie au sein du Cartel de Sinaloa, les conflits internes, les luttes de pouvoir et les rapports que les membres du clan pouvaient entretenir avec les hommes politiques. Son but tout au long de sa vie professionnelle fut d’exposer les événements qui menaçaient la vie des habitants de Culiacan. Cette lutte lui coûta finalement la sienne. Cette menace pèse aujourd’hui sur nombreux journalistes mexicains qui ne répondent pas à l’appel de l’autocensure des narcotrafiquants.

 

                                                     Javier Valdez Cárdenas devant son café préféré à Culiacan, État de Sinaloa.

 

Un métier menacé

Avec 11 journalistes tués, le Mexique est devenu en 2017 le deuxième pays, derrière la Syrie, le plus meurtrier au monde pour les journalistes, selon Reporters sans frontières qui le positionne à la 147e place de son classement mondial de la liberté de la presse. Au cours du mandat du précédent président mexicain Enrique Peña Nieto (2012-2018), plus de 1 986 agressions sur des journalistes et 43 assassinats ont été enregistrés dans le pays, selon le dernier rapport de l’organisation non gouvernementale britannique Article 19 qui souligne que très peu de cas ont été résolus. Les aspirants à la profession se font de plus en plus rares et le journalisme d’investigation tombe en déclin. Pour la photographe Jacky Muniello, qui travaille depuis de nombreuses années au cœur de la société mexicaine, “les reportages et le journalisme sont des activités qui nécessitent du courage et de la détermination. Les photographes de presse doivent être des personnes dévouées et passionnées pour réussir à témoigner sur toutes ces fusillades. »

Écrire, « une offrande pour commémorer les victimes »

Les groupes criminels exercent au Mexique une pression telle qu’il est difficile aujourd’hui de suivre l’exemple de Javier Valdez. Les journalistes risquent leur vie mais aussi celles de leurs proches. Écrire sur les narcotrafiquants  devient si dangereux que nombreux journalistes s’autocensurent ou abandonnent la profession. Dans une interview pour le quotidien numérique espagnol Público, le co-fondateur de Ríodoce, Ismaël Bójorquez, reconnait que même si son hebdomadaire publie plus facilement que ses pairs, cela ne représente que 10% de ce qu’ils savent car ils connaissent les limites et les conséquences d’un tel acte. Les menaces ne viennent pas seulement du cartel visé par l’article mais aussi des clans rivaux qui se sentent menacés par la  “publicité” que l’on peut faire à leurs adversaires dans la lutte de pouvoir pour contrôler la ville. Cependant, les journalistes de Ríodoce continuent leur travail car ils considèrent que maintenant, informer ce n’est pas seulement un engagement envers la société mexicaine, mais aussi vis à vis de Javier et des dizaines de journalistes qui sont tués chaque année au Mexique comme Miroslava Breach, le 23 mars 2017, ou Leobardo Vázquez Atzin, le 21 mars 2018. Pour Ismaël Bojórquez, chaque article publié devient alors « une offrande pour commémorer les victimes qui ne cherchaient qu’à dévoiler la vérité de ce qui se passe tous les jours dans leur ville ». Les professionnels de l’information continuent ainsi de se battre au Mexique pour que le journalisme d’investigation ne symbolise plus une nouvelle peine de mort.

 

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