La forêt amazonienne au centre des conflits équatoriens

Aramis Bomand, Camila Ferrux, Victoria Senaud, La Havane 

« Quand le dernier arbre sera coupé, la dernière rivière empoisonnée et le dernier poisson mort, on va découvrir qu’on ne peut pas manger de l’argent ».  Le projet Yasuni ITT (Equateur) semble faire écho à ce proverbe amérindien : celui-ci a été créé le 10 décembre 2007 sur l’initiative du président Rafael Correa et s’est terminé 6 ans plus tard le 15 aout 2013.

 

 

Le Parc National Yasuni est situé entre les territoires d’Ishpingo, Tipuni et Tambococha. Le président voulait préserver le Parc Yasuni, cher aux tribus indigènes et ainsi protéger la biodiversité.  En échange de la non-exploitation de ces terres, et donc d’un manque à gagner estimé à 350 millions de dollars par an, d’autres pays s’engageaient à verser à l’Equateur 50 % de la valeur du pétrole brut présente dans le parc. Cette somme d’argent donne à l’équateur la possibilité d’investir dans les énergies renouvelables et permet une reforestation nationale.

L’idée d’un tel projet a entrainé des nombreux conflits (occupation du territoire par des ONG : Acción Ecológica; groupe de femmes indigènes, organisation de manifestations jusqu’à Quito…) entre les partisans du projet, c’est-à-dire ceux qui voulaient protéger le parc Yasuni et ceux qui voulaient l’exploiter. On voit bien qu’il y a un conflit d’intérêts. Est-ce que finalement le conflit a permis aux intérêts écologiques de dépasser les intérêts économiques ? Cette question nous amène à penser que les intérêts écologiques peuvent prendre le dessus sur les intérêts économiques. Mais le contraire n’est-il pas possible : que les intérêts économiques dépassent les intérêts écologiques ?

 

L’importance des intérêts écologiques.

 

La Constitution de l’Equateur (2008) reconnaît le droit de la nature et que son existence soit pleinement respectée ; ainsi que le maintien et la régénération de leurs cycles de vie, leur structure, leurs fonctions et leurs processus évolutifs :

Art 1.-Cette loi établit les principes et les lignes directrices de la politique environnementale ; détermine les obligations, les responsabilités, les niveaux de participation secteurs publics et privés dans la gestion de l’environnement et indique les limites admissibles, contrôles et sanctions en la matière.

Loi de gestion de l’environnement Codification 19, supplément officiel du registre n ° 418,

 

La biodiversité

La nature est un facteur crucial des intérêts écologiques du parc Yasuni. Les hauts niveaux de biodiversité du PNY[1] sont probablement les caractéristiques les plus particulières, qui mettent en évidence la zone protégée au sein des écosystèmes mondiaux. Le Yasuní occupe une position biogéographique, où la richesse des espèces d’amphibiens, d’oiseaux, mammifères et plantes vasculaires atteignent le niveau de biodiversité maximale en comparaison du reste de l’Amérique du Sud.

L’Amazonie recèle mille et un trésors. Mais depuis quelques années, le territoire est menacé. La déforestation massive, l’invasion de l’agriculture moderne et de ses engrais, les pesticides et autres toxines ou encore l’urbanisation croissante, mettent le parc en danger. Entre paradis terrestre et eldorado pour des industriels à la soif de toujours plus de conquêtes, cette biodiversité met l’accent sur un endroit naturel à préserver.

Grâce aux efforts pour connaître cet écosystème on a pu estimer approximativement le nombre d’espèces : 2274 espèces d’arbres et arbustes ; 204 de mammifères, 610 espèces d’oiseaux ; 121 espèces de reptiles ; 139 espèces d’amphibiens ; plus de 268 espèces de poissons ; et plus d’un milliard d’insectes. Compte tenu de l’extension du PNY et de sa diversité biologique et culturelle, l’importance et le potentiel de cette aire protégée pour la recherche scientifique sont énormes.

Certains experts estimeraient même qu’un kilomètre carré pourrait accueillir en son sein et à lui seul plus de 75 000 types d’arbres et 150 000 espèces de plantes supérieures.

Elle serait le dernier refuge du jaguar et des loutres géantes. Elle contiendrait également la diversité d’espèces de plantes la plus importante sur Terre.

 

Les peuples autochtones

Le Yasuní n’est pas simplement un lieu de méga-biodiversité en termes biologiques, c’est aussi le berceau et l’habitat de plusieurs cultures et savoirs autochtones. Les communautés qui habitent le parc et ses environs appartiennent aux nationalités waorani, kichwa et shuar, ainsi qu’aux peuples autochtones en isolement volontaire (EIP), aux colonies et aux associations de colons métis. Présence historique et ancestrale dans la région, les tribus Kichwa et Shuar ont été plus récemment reconnues ainsi que leur territoire. Au début des années 1970 les communautés de colons métis sont arrivées sur ces territoires, avec l’ouverture des routes, dans le but d’explorer et d’exploiter les ressources pétrolières de ces terres.

Depuis 1999, les EIP situées dans le PNY et dans la zone tampon sont protégés juridiquement par la « Zone Intangible Tagaeri Taromenane » (ZITT) et du « Plan des mesures de précaution ». Depuis février 2011, ces deux instruments relèvent du ministère de la Justice de l’Équateur. Le maintien de l’intégrité biologique de la zone est fondamental pour garantir la survie de ces peuples autochtones.

Comme déjà mentionné, la PNY est considérée comme l’un des sites les plus riches en biodiversité par unité de surface à l’échelle mondiale. Les écosystèmes, les espèces et les processus écologiques présents dans le parc sont uniques et représentent une ressource stratégique clé de l’Equateur. Avec plus d’un million d’hectares et une richesse d’espèces ne se trouvant pas ailleurs dans le monde (en particulier les amphibiens, les oiseaux et les mammifères), la valeur scientifique et écologique de Yasuní est incalculable.

D’autre part, le PNY est un domaine d’une grande complexité sociale et économique qui présente des défis importants pour sa bonne gestion. Les plus grands gisements de pétrole du pays sont situés dans le parc ou dans sa zone d’influence, il y a un niveau d’activités illégales potentiellement importantes (y compris l’exploitation forestière, la pêche et la chasse), et il y a un nombre croissant d’anciens habitants et de migrants, pour lesquels la région zone protégée et la zone tampon représentent leur lieu de vie principal.

Les intérêts économiques dépassent les intérêts environnementaux

En protégeant la forêt Amazonienne plutôt que d’exploiter ses ressources pétrolières il y avait un manque à gagner financier important. Ainsi, le président de l’Equateur Rafael Correa a demandé une compensation financière de la valeur de 50% de ce manque à gagner. Cependant, sa requête a très peu été prise en compte par les autres pays. Rafael Correa a déclaré « Le monde nous a lâchés ». De fait, le manque de soutien des autres nations s’est avéré important alors que ce projet concerne le monde entier. En effet, la forêt Amazonienne représente le « poumon du monde » (50 % des forêts tropicales du monde entier). Cette dernière est considérée comme la plus grande forêt pluviale au monde. Et c’est d’ailleurs parce qu’elle est une des régions les plus humides de la planète, qu’elle possède une grande richesse : une biodiversité incroyable, qui était une des raisons du désir de sa préservation. Pourtant, au Parlement 108 votes étaient favorables à l’exploitation des réserves pétrolières contre seulement 25 voix non favorables, qui défendent le projet de protection de la forêt.

 

L’importance du pétrole

Il est clair que, nombreuses sont les entreprises intéressées par l’exploitation pétrolière de cet espace riche en ressources. L’enjeu était aussi particulièrement fort pour l’Etat puisque la pauvreté du pays est importante (taux de pauvreté de 28,6 % en 2011)[2] et que le pétrole représente une grande partie de l’économie du pays. La production quotidienne de 500 000 barils représente 22 % du PIB. En renonçant à l’exploitation des ressources pétrolières de Yasuni, qui correspondent à 20 % des réserves du pays, l’Equateur se privait d’un revenu financier non négligeable alors que le pays est endetté et qu’il lui manque 4 milliards de dollars pour poursuivre ses réformes sociales. De plus, l’exploitation du parc représente 1800 millions de dollars de profits pour les 20 prochaines années ce qui pourrait permettre à la croissance annuelle de passer de 3% à 8% en quelques années ! De ce fait le choix prioritaire est clair pour le Président de l’Equateur qui a déclaré : « Je n’aime pas le pétrole, mais j’aime encore moins la pauvreté […] Tant que je serais président, je profiterai au maximum, jusqu’au dernier gramme, jusqu’à la dernière goutte des ressources naturelles, afin de sortir le plus rapidement possible mon pays de la pauvreté ».

Mais, l’exploitation ne devrait affecter que 1/1000ème de la surface du parc et parallèlement, le gouvernement s’engage à minimiser l’impact environnemental. Reste à savoir si ces engagements seront réellement respectés, est ce que les firmes pétrolières respecteront vraiment les zones protégées du parc ?

 

On peut donc dire que malgré le désir de protéger la forêt amazonienne et l’implication de différents acteurs (Etat, citoyens, tribus autochtones, ONG…) le projet de préservation n’a pas abouti. En effet, les priorités économiques de l’Equateur et l’abstention des pays pour financer le manque à gagner ont eu raison de l’initiative du Président de préserver le parc Yasuni. Dans ce cas précis, ce sont donc les intérêts économiques qui ont dépassé les intérêts écologiques.

Il est possible de se demander si des pays plus développés auraient fait le même choix ? On peut imaginer que non, de fait il existe une opposition de choix pour répondre aux besoins des sociétés entre les pays développés et les pays en voie de développement.

[1] Parc Naturel Yasuni.

[2] D’après Actualitix https://fr.actualitix.com/pays/ecu/equateur-population-sous-le-seuil-de-pauvrete.php

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